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Recueil de nouvelles inspirées de rêves

 

Martin DoucetCouverture originale (1999) - Appuyez sur Ctrl et cliquez - 1999 - Coll. Littérature - Trois-Rivières - 155 pp

 

Les rêves fascinent depuis toujours. Les oracles les utilisent pour prédire l'avenir; les médiums y voient des vies antérieures; d'autres, des prémonitions. L'auteur, comme plusieurs autres artistes, les utilise comme source d'inspiration. Grâce à ces fragments sporadiques et souvent incohérents, il en tire des histoires fantastiques, parfois douces, parfois cruelles; mais c'est ainsi que ces contes se révèlent au dormeur insouciant.

Non, vous ne rêvez pas. Mais ces histoires s'en chargeront.

 

 

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On a dit de Si...:

«On se sent porté à l’interaction, il nous montre la virtualité et le dépassement, et il nous bousille en une phrase la supposée solidarité universelle et il nous confronte à la grande solitude qui nous habite tous.» (Isabelle Dionne)

 

Extraits:

 


 

LE NOUVEAU MINOTAURE

 

"Cela fait déjà soixante-dix ans que les robots ont acquis le droit aux sentiments. À cette époque, les robots froids et sans émotions étaient monnaie courante. Comme ils ne ressentaient rien, on les utilisait pour des travaux dangereux ou dans des situations où ils ne pouvaient pas échapper à la destruction.

Puis, des défenseurs des droits de la personne ont décidé d’agrandir les paramètres qui définissent une « personne » pour y inclure les robots qui, disaient-ils, sont victime d’exploitation. Il y a eu beaucoup d’argumentation, d’injonctions, de conflits éthiques, d’arrestations et de procès envers ces défenseurs du « droit mécanique » qui faisaient souvent irruption sur les chantiers et volaient les robots « pour leur propre bien ».

 

(...)

 

– Il s’est suicidé. Il y a des choses dans la vie qui nous paraissent, à tort ou à raison, insurmontables. Et on s’enlève à la vie pour ne pas avoir à les subir. Pour ne pas souffrir.

Les robots réfléchissent. Non, c’est vrai, ils ne connaissent pas la souffrance.

– Et puis, dit un autre, il y a les élans de colère. Il n’existe pas de tueurs fous chez vous. La police n’a pas de raison d’exister de votre côté de la médaille.

– C’est vrai, répond celui qui semble être le porte-parole de la cause des robots. Chez nous, il n’y a pas d’élans de folie.

Du bout du jardin, à l’écart de la discussion, une voix se fait entendre:

– Mais il y en a eu."

 


 

LA MAIN VELUE

 

"Elle est appuyée sur la balustrade arrière, regardant la plaie de la mer se refermer derrière la lame de la coque, glapissant dans une écume blanche et cristalline. Le jour tombe, loin et plat, noyé dans la solitude de l’horizon souverain. Puis elle sent un souffle chaud sur sa nuque, suivi d’un baiser humide, et des bras tendres l’enserrent.

– Viens-tu manger?

– Non, pas tout de suite. Paul, il est trop tard si je veux revenir?

Elle se retourne et regarde ses yeux bruns qui ondulent sous le coup d’une subtile déception.

– Pas vraiment. Mais on est déjà loin. Tu ne te sens pas capable de tenir?

Non, il y a quelque chose qui cloche, j’ai l’impression que cette histoire va mal se terminer.

– Oui oui, ça va... Va, je vais te rejoindre tantôt.

Elle sent l’hésitation dans ses bras, et il retourne dans la cabine. De nouveau seule avec l’horizon, la lumière décroît rapidement, et un vent frisquet lui traverse les os. Elle se résigne à rentrer, bien qu’elle n’a pas envie de revoir ces passionnés de l’eau se raconter leurs histoires de mer les plus terrifiantes. Surtout que depuis peu, ces histoires semblent croître en horreur, soit en raison de l’exagération des raconteurs, soit parce qu’elles empirent réellement. Pourquoi faut-il que lorsque deux hommes se rencontrent sur le même terrain, ils doivent se livrer bataille à savoir qui a vécu l’histoire la plus stupéfiante? Que gagnent-ils à la rendre mal à l’aise? Sont-ils aveugles à ses spasmes d’effroi et ses fréquentes visites à la salle de bain? Même Lucie participe à ce jeu de vantardise et raconte ses propres extravagances. N’y a-t-il personne sur ce navire qui soit attentif à sa sensibilité?

Elle a découvert pourquoi elle ne vivra jamais isolée sur la mer: en cas de panique, il n’y a personne pour vous aider."

 


 

RÉSONNANCE LOINTAINE

 

"Nickie se réveilla. Elle se leva lentement du sol de bois sur lequel elle avait vraisemblablement dormi. Elle éprouva alors un spasme énergique de nausée, puis elle se calma. La chaloupe dans laquelle elle se trouvait vacillait doucement sur la mer maintenant calmée.

Nickie ressentait sur sa nuque la morsure du soleil cuisant. L’horizon tout autour d’elle était bleu et luisant, d’un plat uniforme, ceinture immatérielle qui enserre notre puérile Terre. Avec le ciel pur, elle était entourée du bleu marin et du bleu azur qui ensemble font perdre toute notion de temps et d’espace.

Sa mémoire refusait obstinément de lui révéler un indice du passé et de l’explication de sa présence sur cette goutte d’eau géante. Elle sentit une sourde panique monter graduellement en elle, mais elle demeurait contenue et bien en laisse par cette froide raison qui prévaut toujours lors de telles circonstances. Enfin, les vannes du souvenirs se sont ouvertes et elle revoyait son passé récent."

 


 

QUAND LA DIGUE DÉBORDE

 

"Vacillant paresseusement sur l’eau sale de la rivière Rodin, la galère noire attend patiemment que ses flancs se gonflent de chair faible et malade. Les marins de service, ces vicieuses masses de muscles trapus, s’affairent à nettoyer sommairement la cale et les ponts des déchets et des cadavres du dernier voyage. Sur le pont inférieur se trouve le poste de commandement, où le capitaine Kerl passe son voyage à maudire et à hurler des ordres à « la cargaison » pour ramer plus vite. Kerl, homme sombre, les yeux obscurs, la main prompte à frapper et la gueule forte en insultes, sort gravement de sa cabine et monte à la vigie pour examiner quelle sera la cargaison pour ce voyage.

Sur le quai, prenant déjà des allures de pierres tombales, les condamnés se tiennent debout, fragiles sur leurs jambes usées et ratatinant face au soleil du matin qu’ils voient pour la première fois depuis des semaines. Ils sont si nombreux que le quai ne suffit pas pour les contenir tous. À quelque distance, plus à l’intérieur des terres, il y a au moins autant de gueux à moitié morts. Tout ces gens viennent des territoires conquis, territoires que la Nuit et le Jour se disputent sans relâche, et où les malheureux qui ne sont pas assez fort pour se battre se laissent dominer sans résistance par les conquérants. Si le Jour gagne, leurs vies sont sauves; si la Nuit gagne, c’est les mines.

La guerre va mal pour la Nuit; il y a des rumeurs que des espions du Jour se sont infiltrés dans leurs lignes. Depuis, lors des embarquements des vaincus pour les mines, une analyse scrupuleuse des passagers est faite. Quiconque ne porte pas sur le cou la marque faite au fer rouge de la Tornade est immédiatement exécuté.

Kerl, apparemment satisfait du nouvel arrivage, ordonne de sa voix rauque et puante que les prisonniers embarquent."

 


 

LE DIAMANT D'EURYPOS

 

"La malédiction! Souviens-toi; ce bijou t’est interdit!

– La ferme! se dit-il. Il est à moi, et je vais le porter.

Ne fais pas l’idiot! Sais-tu seulement quelle est la malédiction?

Raymond y pense un instant. Dans tous les textes anciens que l’on a pu trouver concernant l’Eurypos, seule la mention d’un « sort pire que la mort » désigne la malédiction.

– Mais non, ce sont des sornettes. Une si petite bague ne peut pas tuer un homme fort comme moi!

Ah oui?!

Il hait quand il se querelle comme ça avec lui-même. Dans ces situations, c’est comme s’il se dédoublait, comme si un autre Raymond prenait place à côté de lui pour démolir ses arguments. Il en a toujours été ainsi à chaque fois qu’il allait faire quelque chose de mal. Et en cette circonstance, où le mal en question risque d’être très grave, ce second Raymond prend presque place physiquement à côté de lui sur le divan.

 Et cette petite bague peut bénir des champs entiers! Réfléchis, bon sang!

– NON!

Il se lève. Il tourne autour de la table du salon, en fixant toujours l’Eurypos, qui le regarde comme une femme sensuelle qu’il désire plus que tout mais qu’il sent inaccessible.

– J’ai attendu assez longtemps. À moi ce qui m’est dû!

Ce qui t’est dû?!?

Il ignore les cris de sa conscience et se lance vers le coffret. Il tremble tellement qu’il a de la difficulté à l’ouvrir. Il se sent sur le point de défaillir; là, devant lui, si petite mais si forte, si bénigne mais si puissante, se trouve la bague, qui semble lui dire: Viens!

Retiens-toi!

Mais le désir est trop fort, l’envie trop douloureuse pour être ignorée! Il approche sa main nerveuse vers l’écrin.

Lentement, très lentement, aussi lentement que sa pulsion lui permet, il prend la bague entre ses doigts. Il la regarde, il l’admire, il se regarde dans ses éclats, portions de lui-même éclaté dans le joyau qui possède déjà son âme et sa conscience.

NON!!

Il glisse, lentement, comme la première fois que l’on fait l’amour, son doigt dans l’anneau chaud et magique de l’Eurypos. Et pour la première fois, il a conscience d’être. Il existe. Il est. Il vit. Les cris de sa conscience correcte s’éteignent lentement, et c’est un Raymond tout en sueur, tout extasié, qui porte maintenant le Diamant d’Eurypos à son doigt.

Il attend. Il attend dans la résolution de son âme que la malédiction prévue s’abatte sur lui, là, maintenant, qu’il meure, qu’il souffre encore plus que dans la mort."

 


 

LE PLATEAU DES DIMENSIONS

 

"Mais ce n’est pas la seule raison qui pousse cinq mille personnes à se déplacer jusqu’ici.

– Maintenant, explique-moi, demande-t-il en défaisant ses propres bagages.

Son ton est celui de la patience qui s’étiole. Fel soupire.

– Je ne connais pas bien l’historique du Plateau, mais je sais qu’il a été découvert il y a quatre ans. On imagine qu’il a été construit il y a quelques décennies. On l’appelle le Plateau des Dimensions car quiconque dort ici se réveille le lendemain avec des rêves et des visions de toutes sortes. Moi, je les utilise comme matériau brut pour mes sculptures, mais il y en a des zélés qui les utilisent comme prophéties, comme présages et autres mysticismes assez obscurs.

(...)

 

– Oui, il n’y a pas de problèmes à passer la nuit ici, répond-elle à celui qui lui a précédemment posé une question. Mais il ne faut pas se réveiller.

– Pourquoi?

Kali a lancé le mot sans réfléchir. Il croyait l’avoir seulement pensé, mais la dizaine de paires d’yeux pointés dans sa direction lui confirme qu’il l’a prononcé.

La conteuse le regarde avec de grands yeux noirs, puis un sourire se dessine sur ses lèvres, la rendant pareille à un clown diabolique. Elle a reconnu l’attitude et la question du novice. Par grâce, elle ne le dévoile pas à tous quand elle dit:

– Parce que l’homme noir n’accepte pas cela.

Une réponse aussi simple ne peut que commander une question plus poussée.

– Qui est l’homme noir?

Silence. Les gens autour de Kali frissonnent et regardent un peu partout pour se rassurer. Certains quittent même le groupe de discussion. Mais la conteuse continue de fixer Kali avec ses billes noires.

– Celui qui nous donne nos visions et nos rêves.

– Vous voulez dire que... c’est quelqu’un qui « distribue » les rêves et les visions?

L’immobilité de la femme constitue sa seule réponse, en plus de son sourire toujours aussi immuable.

Silence de nouveau. Les discussions sur le Plateau baissent en intensité. Les gens se préparent à dormir. La femme perd son sourire et se lève. Elle donne un dernier coup d’œil à Kali avant de se diriger vers son lit.

L’air commence à bouger. Une douce brise court sur le Plateau. Kali réfléchit aux mots de la femme. Est-ce une fumisterie? une histoire à faire peur? une vision? la réalité? Il se sent soudainement très nerveux à l’idée de passer la nuit ici. Il voudrait bien repartir, mais ce faisant, il décevrait beaucoup Fel. Sans compter qu’il risque fort de se perdre cent fois avant d’arriver chez lui."

 


 

XXCV

 

"(tonnerre)

et cette force, ce démon, c’est l’Inspiration, à laquelle j’ai vendu mon âme.

 

Je sais, ce que je vois et ce que j’entends n’est qu’illusion, un gag sadique de mes sens et du monde autour de moi. Il n’y a pas de monstre

(tonnerre)

ou de forme—

Et là... oh... Ça bouge... Ça bouge!...

Non, c’est un chat. Mais... ah... j’ai senti mon cœur s’arrêter. Et si—

Oh Seigneur! quel affreux coup de tonnerre il y eut! Il était long, étiré, craquant, et avec cette pluie qui tombe maintenant goutte à goutte, il sonnait si souverain, si sec, tout entrecoupé!...

Oh! Je dois surveiller mon souffle; je ne dois absolument pas éteindre—

Quelle est cette ombre??

Non, ce n’est rien. J’en suis sûr...

...sûr..."

 

 


 

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